Le lexique trans-linguistique est un ensemble de références lexicales constitué à partir des origines « universelles » d’un mot.
Le lexique se compose de 3 différentes strates relatives à la typologie des concepts nommés : incarnés, historiques ou structurels.
Le processus de constitution lexicale mobilise 6 méthodes basées sur des données biologiques et culturelles. Ainsi, chaque nom retenu dans le lexique est justifié, dans l’ordre, par la phonesthésie, la sémantique minimale, la fonction universelle, la métaphore cognitive, la convergence historique ou la délibération.
Présentation
LES 3 STRATES
NIVEAU 1 – Universel incarné
Constitué de 150 racines objectives, non négociables (physiologie, sémantique, pragmatisme, cognition, historicité), dans les catégories suivantes :
- Corps et états internes
- Perception sensorielle
- Actions fondamentales
- Relations spatiales
- Temps et dynamique
- Affects primaires et valence
- Interaction sociale minimum
- Modalités et opérateurs de base
NIVEAU 2 – Lexique historique mondial raisonné
Constitué de mots endogènes (tomatl, abya yala, ṣifr…) retenus à partir de décisions délibératives et de fusions, mots-valises si nécessaire, pour les catégories suivantes :
- Techniques fondamentales
- Subsistances et organisation matérielle
- Nombres et quantification simple
- Parenté minimale
- Pouvoir et coordination collective
- Symbolisation et transmission
- Temps social
NIVEAU 3 – Lexique structurel / Variantes culturelles
Constitué de synonymes locaux, d’usages situés et de variantes culturelles tenant compte de conflits explicites, pour les domaines suivants :
- Religieux
- Idéologique
- Politique
- Scientifique
LES 6 MÉTHODES
MÉTHODE 1 — Phonesthésie
Nommer un concept par ce qu’il est fonctionnellement, à partir d’éléments universels plus simples. La forme sonore est arbitraire, mais la structure sémantique est universelle et vérifiable.
- biologie objective
- forte comparabilité interlinguistique
- falsifiable (si la décomposition ne tient pas)
Données phonesthésiques :
- OUVERT — expansion, accès, diffusion
- FERMÉ — clôture, retenue
- GRAND — ampleur, masse
- PETIT — finesse, précision
- POINTU — angle, rupture
- ARRONDI — continuité, enveloppe
- DEDANS — intériorité
- DEHORS — extériorité
- CONTINU — flux, durée
- COUPURE — événement, instant
- AVANT — origine, cause
- APRÈS — conséquence
- RÉPÉTITION — rythme
- CHANGEMENT — transformation
- STABLE — persistance
- FORT — énergie, pression
- FAIBLE — douceur, fragilité
- PLEIN — présence, saturation
- VIDE — absence, potentiel
- LISSE — régularité
- RUGUEUX — friction, résistance
- PROCHE — contact, attachement
- LOIN — distance
- LIEN — connexion
- SÉPARATION — rupture relationnelle
- SÛR — absence de menace
- RISQUE — incertitude
- FAIRE — action
- SUBIR — passivité
- CHOISIR — bifurcation
MÉTHODE 2 — Décomposition en primitives universelles
Nommer un concept par ce qu’il est fonctionnellement, à partir d’éléments universels plus simples. La forme sonore est arbitraire, mais la structure sémantique est universelle et vérifiable.
- sémantique objective
- forte comparabilité interlinguistique
- falsifiable (si la décomposition ne tient pas)
- Substantifs : moi, toi, quelqu’un, les gens (on), quelque chose, corps
- Prédicats mentaux : penser, savoir, vouloir, ressentir, voir, entendre
- Discours : dire, parole, vrai
- Actions, événements, mouvement : faire, arriver, bouger
- Existence et possession : il y a, avoir
- Vie et mort : vivre, mourir
- Temps : quand, maintenant, avant, après, longtemps, peu de temps, quelque temps
- Espace : où, ici, au-dessus, sous, près, loin, côté, dans
- Intensificateur, augmentateur : très, plus
- Quantificateurs : un, deux, quelques, beaucoup, tous
- Évaluateurs : bon, mauvais
- Descripteurs : grand, petit
- Taxinomie, partonomie : espèce de, partie de
- Similarité : comme
- Déterminants : cela, le même, autre
MÉTHODE 3 — Dénomination fonctionnelle minimale
Nommer un concept par le problème humain qu’il résout, pas par son essence. Le mot devient un label de fonction universelle, indépendamment de la culture particulière. Méthode utile pour les niveaux historiques et politiques ainsi que les concepts sociaux.
- pragmatique objective
- anthropologie comparée
- convergence indépendante testable
- L’universalité est fonctionnelle, pas symbolique.
MÉTHODE 4 — Métaphore cognitive universelle
Exploiter les métaphores que le cerveau humain utilise partout, même si les mots diffèrent. Le nom choisi doit respecter la métaphore dominante et ne pas aller contre les biais cognitifs connus. Utile pour les concepts abstraits et les relations complexes.
- cognition objective
- psychologie cognitive
- linguistique cognitive
MÉTHODE 5 — Convergence historique indépendante
Quand un même concept est nommé de manière comparable dans des cultures indépendantes, on peut extraire un noyau commun. L’objectivité est alors statistique et historique. On ne choisit pas “le mot le plus puissant”, mais le plus historiquement convergent et le plus stable dans le temps. Cette méthode est utile pour le lexique scientifique et les concepts techniques fondamentaux.
- empiriquement objectif
- histoire comparée
- archéologie culturelle
MÉTHODE 6 — Délibération explicite
Quand aucune contrainte ne subsiste (phonesthésique, sémantique, fonctionnelle, cognitive, historique), on choisit en documentant le choix, en explicitant les alternatives, et en assumant la subjectivité. La délibération peut être faite par un individu dans le cadre de son projet, comme dans le cadre de sociétés qui voudraient s’entendre démocratiquement sur la constitution d’un lexique utile pour faciliter leurs échanges mutuels.
- honnêteté épistémique
- traçabilité
- réversibilité
LEXIQUE
Niveau 1 – Lexique incarné
- Corps (soi comme unité) : mi 身 “soi corporel” (japonais), mu む(forme liée)
- Bouche / oralité : fam فم (arabe), fā فا (arabe marocain)
- Main / préhension : te 手 (japonais), ti / tī 手 (okinawaïen / ryūkyū)
- Respiration : hā “souffle / respirer” (hawaïen), hau “vent / souffle” (maori)
- Faim : njaa (swahili)
- Soif : su 수 “eau” (coréen sino-coréen), náam น้ำ (thaï)
- Fatigue : mou (français)
- Douleur corporelle : ai ! / aïe ! άι ! ái ! (français / grec / translinguistique)
- Voir : se (suédois), see (anglais)
- Entendre : líng 聆 “écouter / entendre attentivement” (mandarin littéraire)
- Toucher : tap “tapoter / toucher légèrement” (anglais)
- Goût : aji 味 “goût / saveur” (japonais), nacatl (nahuatl)
- Odeur : nioi 匂い (japonais)
- Chaud : wela (hawaïen)
- Froid : chiri (quechua)
- Aller / se déplacer : ka (bambara)
- Venir / approcher : vi- (latin)
- Prendre : take (anglais)
- Lâcher : let (anglais)
- Manger : nam / nom (translinguistique)
- Boire : nomu 飲む (japonais)
- Dormir / se reposer : nemui 眠い “avoir sommeil” (japonais)
- Faire / agir : ka “aller / devenir” (bambara)
- Dedans : in (anglais), naka 中 “intérieur” (japonais)
- Dehors : out (anglais), soto 外 (japonais), dış (turc)
- Haut : up (anglais), ue 上 “au-dessus” (japonais), juu (swahili), hanaq (quechua)
- Bas : shita 下 “en dessous” (japonais), uray (quechua), chini (swahili)
- Proche : near (anglais), qaylla “près” (quechua), chikai (japonais), qarīb (arabe)
- Loin : far (anglais), karu (quechua)
- Devant / arrière : ñawpa, qhipa (quechua), mae 前 / ushiro 後ろ (japonais)
- Maintenant : la (français), ima 今 (japonais), sasa (swahili), kunan (quechua), now (anglais)
- Avant : face (français), ñawi “œil“ (quechua), kan 看 “regarder, direction“ (chinois), pan (grec ancien), qabla (arabe)
- Après : dos (français), ato 後 (japonais), baʿda, warā (arabe), emuva (bantoues)
- Longtemps : long (français), nagai 長い (japonais), -refu (swahili), suni (quechua), dir (turc)
- Bref / instant : ta! / tik / tak / kat (arabe dialectal, translinguistique) paku (パク, japonais)
- Changement : kawaru 変わる (japonais), tikray (quechua), badal- (arabe), banwe (bantou)
- Bien / agréable : ii いい (japonais), poa (swahili), namu (onomat.), lahi (austronésiennes)
- Mal / désagréable : iya 嫌 (japonais), baya (swahili), tsk (translinguistique)
- Peur : kowai 怖い(japonais), manchay (quechua), khauf (arabe), boo (onomatopée)
- Sécurité : aman (arabe), anshin 安心 (japonais), salama (swahili)
- Désir : hoshii 欲しい(japonais), tamaa (swahili), ragba (arabe), want (anglais)
- Satisfaction / apaisement : manzoku 満足 (japonais), ridhika (swahili), sala (arabe), om (méditatif translinguistique)
- Autre (non-soi) : hoka 他 (japonais), huk (quechua) ghayr (arabe)
- Proche / allié : rafiki (swahili), mikata, tomo 友 (japonais), sadiq (arabe)
- Étranger : yoso 余所 (japonais), gharīb (arabe) ; huk llaqta “autre groupe“ (quechua)
- Donner : ageru あげる (japonais), pa (swahili), aʿṭā (arabe)
- Recevoir : morau もらう (japonais), chaskiy (quechua), poke (swahili), akhadha (arabe)
- Oui / affirmation : hai (japonais), ndiyo (swahili), naʿam (arabe) ;
- Non / refus : iya (japonais), mana (quechua), lā (arabe)
- Possible / impossible : dekiru (japonais), -weza (swahili), qadara (arabe), can (anglais).
Niveau 2 – Lexique historique
- Feu
- Outil
- Arme
- Abri construit
- Vêtement
- Récipient
- Corde / lien fabriqué
- Chasser
- Cultiver
- Élever (animaux)
- Stocker
- Échanger
- Un
- Deux
- Plusieurs
- Tout
- Partiel
- Parent / enfant
- Fratrie
- Ancien / ancienneté
- Chef / autorité
- Groupe
- Règle
- Interdit
- Conflit
- Alliance
- Nom
- Parole
- Histoire / récit
- Signe
- Savoir
- Jour / nuit
- Saison
- Mort
- Naissance
Niveau 3 – Lexique structurel
- DIEU
- ESPRIT
- ÂME
- SACRÉ
- RITUEL
- Territoire / lieu collectif
- JUSTICE
- LOI
- ÉGALITÉ
- AUTORITÉ
- LIBERTÉ
- PEUPLE
- ÉTAT
- EMPIRE
- DÉMOCRATIE
- TYRANNIE
- CITOYEN
- ATOME
- ÉNERGIE
- ÉVOLUTION
- GRAVITATION
- INFORMATION
Application
Ce lexique inter-linguistique peut être mobilisé comme lexique de substitution dans n’importe quel texte écrit dans une langue donnée pour objectiver le vocabulaire et le rendre plus accessible à la locution non-native.
Exemple : La fable d’Esode
Version originale (traduite en français)
Un homme marchait dans la forêt.
Il vit un serpent gelé par le froid.
Pris de pitié, il le prit et le mit contre sa poitrine.
Réchauffé, le serpent reprit vie et mordit l’homme.
En mourant, l’homme dit :
“J’ai mérité mon sort pour avoir fait du bien à un méchant.”
Version franco-universelle
Mi ka dans la forêt.
Mi se serpent chiri.
Poa, mu tendit te, tak le serpent et le mit proche de mi.
Wela, le serpent kawaru.
Le serpent ka ai au mi.
Mi tomba bas.
La, mi dit :
“Mi a fait poa à ce qui était baya.”
Cependant, le lexique ne se substitue pas à la grammaire native, ce qui pourra donner à lire et à entendre un phénomène de « langue mixte« , avec une grammaire linguistique + un vocabulaire translinguistique (ex : anglo-translinguistique, franco-translinguistique).
Pour plus de fluidité, on veillera à appliquer sur les racines translinguistiques les éventuels morphèmes (préfixes et suffixes) relatifs aux règles grammaticales de la langue support (ex : en espéranto, on appliquera le suffixe nominal -o aux racines nominales pour former des noms communs tels que mi-o, hebi-o, mori-o), voir exemple ci-dessous.
Version espéranto-universelle
Mio kais tra morio.
Li seis hebion, kiu estis chiria.
Li poais ĝin, kaj takis ĝin per la teo.
Li metis ĝin qaylla la mio por welaigi ĝin.
La hebio kawaruis… kaj ais la mion.
La mio shitais, kaj diris:
“Mi faris poaon al baya esto.”
Cependant, on peut aussi utiliser ce lexique de manière brute, dans une langue non-grammaticale :
Version universelle
La mi ka mori.
mi se hebi chiri.
mi poa; mi te take hebi.
mi [put] hebi qaylla mi.
wela; hebi kawaru.
hebi ka ai mi !
mi [fall] shita.
La mi:
“mi ka poa; hebi baya.”
